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L'Auvergne Vue par Papou Poustache Auvergne une région magnifique à explorer. Vous y verrez les villages d'Auvergne. Les traditions et cuisine auvergnates. L'histoire et les légendes d'Auvergne, Des photos du siècle dernier. La littérature du terroir. Des histoires drôles. Et enfin une impression de faire partie de ce site tant les situations et évènements vous ressemblent. Bonne visite piludu.giovanni1953@gmail.com

L'EAU D'AUZON - Chronique d'une soif annoncée

Papou Poustache
L'EAU D'AUZON - Chronique d'une soif annoncée

 

Voici une petite nouvelle sur le village d'Auzon à partir de document vrais que vous pourrez visionner dans l'article "histoire d'eau à Auzon" que j'ai légèrement romantisé afin de mettre en avant certains faits.

Les personnages sauf le maire de l'époque sont fictifs l'histoire est imaginaire mais pas le discours du maire et le projet.

https://www.cpauvergne.com/2020/09/histoire-d-eau-a-auzon.html

La photo du village ne correspond pas c'est juste une illustration car ce qui c'est produit à Auzon aurait pu avoir lieu n'importe ou ailleurs.

L'EAU D'AUZON - Chronique d'une soif annoncée

 

Chapitre 1 - La délibération

Auzon, 17 février 1889.

Dans la salle de la mairie, il fait froid malgré le poêle qui ronfle. Dehors, la neige a bouché la route de la Souleyre. Le Maire, Jean-Baptiste Domas, se lève. Il a dans les mains un rapport de deux pages, taché d'humidité. Il le lit lentement, comme on lit un testament.

Messieurs, dit-il, depuis trop longtemps Auzon vit avec la soif au bord des lèvres.

Il n'a pas tort. Le bourg a beau être posé sur son piton, fier avec sa Collégiale, il n'a pas d'eau. Pas du tout.

Il explique le projet : prendre l'eau directement dans le ruisseau d'Auzon, au-dessus du village, par une prise directe, l'amener par une conduite en fonte jusqu'à une borne au centre de la Halle. C'est moderne. C'est cher. Mais c'est nécessaire.

Avant le vote, comme le veut l'usage, il s'exprime en ces termes, que le secrétaire de séance  notera :

"La commune d'Auzon comprend une population de 1677 habitants dont 1100 vivent agglomérés dans le chef lieu et 577 dispersés en 7 ou 8 hameaux.

"La population dispersée dans les hameaux est alimentée par des eaux de sources.

La population agglomérée , composée en totalité d'ouvriers ou de petits agriculteurs dont la propriété est morcelée à l'infini,et complètement dépourvue d'eau potable,d'eau alimentaire.

En effet la ville haute n'a d'eau d'aucune sorte et la ville basse ne peut considérer comme eau potable les eaux de l'Auzon et du Gaudarel qui sont souillées par les immondices et les blanchisseuses qui y lavent le linge de corps et les couchages de douze cents personnes sans parler des pourceaux et des animaux de toutes espèces qui viennent y prendre leur ébat.

En cas d'incendie les conséquences seraient terribles. Point d'eau pour la ville haute en toute saison;point d'eau pour la ville basse dans les temps de grandes sècheresses; il n'est pas rare de voir l'Auzon et le Gaudarel à sec durant plusieurs mois l'été."

C'est devant ces considérations que Mr Ribeyre, conducteur des ponts et chaussées fut charger de dresser un plan de fontaines créées et d'ajouter

"On pourrait établir des concessions d'eau à domicile ce qui serait plus tard une ressource pour la commune, ce qui aiderait au remboursement de l'emprunt".

 

Puis on vote.

Et c'est là que tout se noue.

Les conseillers du bourg lèvent la main pour. Ceux des hameaux - et ils sont nombreux ce soir-là - votent contre.

Il y a le vieux Chastel de Chappes, qui dit que l'eau du bourg n'a jamais désaltéré les bêtes de Lugeac. Il y a le métayer de Rizolles-Haut qui crie que si on amène l'eau du ruisseau au bourg, on assèchera les prés du bas d'Auzon où son bétail va boire. Il y a le charron des Granges, qui représente Escolges et Chaniat, qui explique que ses gens ont toujours fait avec leurs citernes et qu'ils ne veulent pas payer l'impôt pour l'eau des autres. Et il y a les gens de Boussac, de Rocolles, de Grigues, de la Lette et de Boussac  qui d'une seule voix disent non.

Le projet de 1889 est enterré par un vote secret par 8 voix contre 8 la majorité étant de 9.

 Auzon restera sans eau vive.

Domas est abasourdi, il referme son dossier. Il sait qu'il ne verra jamais l'eau couler dans le haut du bourg.

Et le temps s'écoule sans que plus jamais on ne parle de ce dossier.

Chapitre 2 - 1925, les seaux vides

Trente-six ans plus tard, rien n'a bougé. Ou plutôt, tout a bougé sauf l'eau.

En 1925, Auzon compte 745 âmes au bourg. Mais ce chiffrement c'est la nuit car à l'aube, tous les jours sauf le dimanche, une petite armée quitte le bourg à pied ou à vélo. Ce sont les ouvriers mineurs. Ils descendent vers La Taupe, à Frugères-les-Mines, à Brassac. Le bassin minier explose, on ouvre de nouveaux puits, on a besoin de bras. La population d'Auzon va encore augmenter, le sous-préfet de Brioude l'a écrit noir sur blanc. Il va falloir loger, laver, boire.

Et on n'a rien pour boire.

L'alimentation, en cette année 1925, est assurée comme au Moyen Âge :

Deux sources.

La première en allant à la Souleyre, à la sortie du chemin des Trois Croix. La seconde, Sainte-Vérène, cachée sous les ronces qui alimente un bac en bordure du chemin qui même à Champagnac grâce a un aqueduc réalisé des années plutôt par des bénévoles mais ça ce sera une autre histoire. Des trois fontaines au bourg qui puisent dans l'eau souterraine de l'Auzon  une seule est communale les autres sont privées. En août, les femmes font la queue dès quatre heures du matin avec leurs seilles et brocs à la seule fontaine communale.

Deux puits communaux. L'un au Caire, profond mais saumâtre. L'autre vers chez l'Antonin chez lui l'eau est claire car en amont des autres puits ainsi l'eau y est le meilleur, mais il n'est pas à la commune. Il est à l'Antonin..

Et c'est là qu'entre notre homme.

Chapitre 3 - L'homme qui vendait la sécheresse

On l'appelait dans le bourg "le Criant de l'eau". Son vrai nom était Antonin Criant. Il n'était pas "le Criant du puits" de 1925, mais son neveu. Il avait hérité du puits, de la maison qui va avec, et d'une idée.

Antonin n'était ni agriculteur, ni mineur. Il avait travaillé deux ans aux chemins de fer à Brassac, puis était revenu avec une charrette à bras et deux tonneaux cerclés de fer. Il s'était fait porteur d'eau.

Quand la sécheresse venait - et elle venait chaque année plus tôt - les deux sources tarissaient. le débit de la fontaine Sainte Vérene  était faible et celle de la Souleyre ne donnait plus.

Alors Antonin ouvrait son puits.

Mais il ne l'ouvrait pas gratis.

"La commune ne m'a jamais payé le puits de mon oncle, disait-il. La commune a refusé l'eau en 1889. Maintenant, c'est moi la commune."

Il vendait l'eau au seau. Cinq sous le seau pour la vaisselle. Dix sous pour l'eau "claire" qu'il prétendait filtrer avec du sable de l'Allier. En 1925, une famille d'ouvrier mineur de Frugères qui rentrait noir de charbon devait parfois choisir entre le pain et l'eau pour laver son homme.

Le plus troublant, c'est que plus il y avait la sécheresse, plus il était content. On l'a vu, en juillet 1925, rôder la nuit autour de la source Sainte-Vérène avec une pioche. Le lendemain, la source était bouchée par un éboulis. Accident, disait-il. Le garde-champêtre, qui lui devait deux mois d'eau, n'a rien vu.

On l'a vu aussi parler aux hommes des hameaux. Pas aux gens du bourg. Aux gens de Chappes, de Lette, de Lugeac. Il leur disait : "Vous avez bien fait de voter contre en 1889. L'eau du bourg, ce n'est pas la vôtre. Gardez vos sources. Moi je m'occupe du bourg."

Il entretenait la division. Car si les hameaux et le bourg s'unissaient pour exiger une vraie adduction, son commerce mourrait.

Et il y avait pire : Auzon n'avait plus de défense contre l'incendie. Le rapport de l'instituteur le dit : en cas d'incendie, la ville est privée de tout moyen efficace de défense. En 1923, la grange du père Thomas dans la rue Longue a brûlé . Il a fallu faire la chaîne depuis le puits du Caire. Antonin est arrivé avec ses tonneaux quand il ne restait plus que les pierres.

Chapitre 4 - Le retour de la prise directe

A l'automne 1925, le Conseil revient sur le dossier de 1889. Le Maire d'alors, petit-fils d'un de ceux qui avaient voté contre, pose le vieux plan sur la table. La prise directe dans le ruisseau d'Auzon.

Antonin  assiste à la séance, au fond de la salle. Il n'est pas conseiller. Mais il est propriétaire du seul puits qui donne encore.

Il se lève et dit :

"Si vous amenez l'eau du ruisseau, elle sera trouble comme à Brassac. La mienne est pure. Elle vient de profond."

Un vieux de Rocolles, dont le grand-père avait voté non en 1889, se lève à son tour. Il dit :

"Mon grand-père a voté non parce qu'il croyait que vous, au bourg, alliez nous prendre notre eau  pour vous laver. J'ai compris maintenant. Il n'a pas voté contre l'eau. Il a voté contre vous."

C'est le moment de bascule. Les hameaux comprennent que leur vote de 1889, qui était un vote de méfiance, a nourri un homme qui a fait de leur méfiance un commerce.

Le projet de 1925 ne sera pas la prise directe de 1889 - on sait maintenant qu'il faut capter plus haut, filtrer, protéger les sources Sainte-Vérène et Souleyre. Mais il naît de cette prise de conscience : l'eau ne peut pas être rare pour être chère. Elle doit être commune pour être pure.

Antonin  vendra encore son eau pendant trois ans. Puis un matin de janvier 1928, on a retrouvé sa charrette vide au bord de la source de la Souleyre. Le puits, lui, était resté ouvert. Pour la première fois depuis longtemps, les femmes d'Auzon pouvaient se servir sans payer.

On ne l'a jamais revu. Certains disent qu'il est parti aux mines de La Taupe. D'autres, dans les hameaux d la Lette et de Chaniat, jurent que par les nuits de forte sécheresse, on entend encore le grincement de ses tonneaux qui remontent la rue du Caire, à la recherche d'une soif à vendre.

C'est toute l'histoire de l'eau à Auzon : une histoire où les hameaux qui avaient dit non en 1889 ont fini par dire oui, non pas au bourg, mais à l'idée que l'eau n'appartient à personne, et surtout pas à celui qui veut la rendre rare.

Giovanni Piludu Alias Papou Poustache

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